Narrateur et point de vue (correction)

I. Lisez attentivement les deux textes ci-dessous, puis répondez aux deux questions qui correspondent.

  1. Moi d'abord la campagne, faut que je le dise tout de suite, j'ai jamais pu la sentir, je l'ai toujours trouvée triste, avec ses bourbiers qui n'en finissent pas, ses maisons où les gens n'y sont jamais et ses chemins qui ne vont nulle part. Mais quand on y ajoute la guerre en plus, c'est à pas y tenir. Le vent s'était levé, brutal, de chaque côté des talus, les peupliers mêlaient leurs rafales de feuilles aux petits bruits secs qui venaient de là-bas sur nous. Ces soldats inconnus nous rataient sans cesse, mais tout en nous entourant de mille morts, on s'en trouvait comme habillés. (Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, Gallimard, 1932.)
  2. À quatre heures précises, elle passait au bord des maisons, montait la côte, ouvrait la barrière, et arrivait devant la tombe de Virginie. C'était une petite colonne de marbre rose, avec une dalle dans le bas, et des chaînes autour enfermant un jardinet. Les plates-bandes disparaissaient sous une couverture de fleurs. Elle arrosait leurs feuilles, renouvelait le sable, se mettait à genoux pour mieux labourer la terre. Mme Aubain, quand elle put y venir, en éprouva un soulagement, une espèce de consolation. (Gustave Flaubert, « Un Cœur simple », Trois contes, 1877.
  • Quel est le statut du narrateur dans chacun des extraits ?

Dans le texte 1, il s'agit d'un narrateur-personnage (présence de la 1re personne du singulier). Dans le texte 2, il s'agit d'un narrateur-omniscient (présence de la 3e personne du singulier).  

  • De quel narrateur vous sentez-vous le plus proche ?

Généralement, le choix du narrateur-personnage permet d'être plus proche du lecteur.

II. Lisez ensuite le texte suivant :

Le collège ? - J'ai pu aller jusqu'à la porte ; encore mon cœur battait-il à se casser ! Quand j'ai pris la petite rue qui y mène, je titubais comme un homme ivre.

Mais arrivé devant la grille, j'ai dû m'appuyer contre une borne pour ne pas tomber.

C'est là-dedans que mon père était maître d'études à vingt-deux ans, marié, déjà père de Jacques Vingtras.

C'est là qu'il fut humilié pendant des années ; c'est là que je l'ai vu essuyer en cachette des larmes de honte, quand le proviseur lui parlait comme à un chien ; c'est là que j'ai senti peser sur mes petites épaules le fardeau de sa grande douleur.

Non, je n'ai pas osé passer sous cette porte, pour revoir le coin de cour où un grand sauta sur lui et le souffleta.

Jules Vallès, Le Bachelier, 1881.

  • Quel est le statut du narrateur dans cet extrait ? Le narrateur est un narrateur-personnage, comme l'indique la présence de la 1re personne du singulier.  

  • Observez les temps verbaux. Selon vous, l'auteur et le narrateur sont-ils distincts ? Justifiez votre réponse. Le choix de temps du passé (passé composé, imparfait, passé simple) suggère que ce récit raconte des souvenirs d'enfance. L'hypothèse que l'auteur et le narrateur sont identiques est possible mais le nom de Jacques Vingtras n'indique aucun lien avec celui de Jules Vallès.
  • Quelles émotions transparaissent dans ce passage ? La douleur, la honte et la colère transparaissent dans ces souvenirs.  

III. Réécrivez le texte ci-dessous en adoptant le statut d'un narrateur-personnage.

Et Renée, levant les yeux, regarda le vaste ciel qui se creusait, d'un bleu tendre, peu à peu fondu dans l'effacement du crépuscule. Elle songeait à la ville complice, au flamboiement des nuits du boulevard, aux après-midis ardents du Bois, aux journées blafardes et crues des grands hôtels neufs.

Émile Zola, La Curée, 1871.

Le statut du narrateur-personnage se caractérise notamment par la présence de la 1re personne du singulier. La narration se fait de l'intérieur.


Identifier les différentes focalisations

1. Quelle focalisation le narrateur adopte-t-il dans chacun des extraits ? Justifiez votre réponse par des éléments du texte.

2. Quel sentiment éprouvez-vous à la lecture de chaque passage ?

  • À son retour, le marquis s'enferma dans son cabinet, et écrivit deux lettres, l'une à sa femme, l'autre à sa belle-mère. Celle-ci partit dans la même journée, et se rendit au couvent des Carmélites de la ville prochaine, où elle est morte il y a quelques jours. Sa fille s'habilla, et se traîna dans l'appartement de son mari où il lui avait apparemment enjoint de venir. Dès la porte, elle se jeta à genoux. « Levez-vous », lui dit le marquis... : dans ce texte, le point de vue adopté est la focalisation zéro. Le narrateur évoque les actions des trois personnages en donnant des indications connues d'eux seuls : les destinataires des lettres, le lieu de la mort de la belle-mère, la manière dont réagit la fille.

Denis Diderot, Jacques le Fataliste, 1796.

  • Une heure après, par la nuit noire, deux hommes et un enfant se présentaient au numéro 62 de la petite rue Picpus. Le plus vieux de ces hommes levait le marteau et frappait. / Dans ce texte, le point de vue adopté est la focalisation externe. Le narrateur n'indique pas les noms des personnages ni leurs liens. Il se contente de les décrire extérieurement.

Victor Hugo, Les Misérables, 1862.

  • 12 mai. - J'ai un peu de fièvre depuis quelques jours ; je me sens souffrant, ou plutôt je me sens triste.D'où viennent ces influences mystérieuses qui changent en découragement notre bonheur et notre confiance en détresse ? On dirait que l'air, l'air invisible est plein d'inconnaissables Puissances, dont nous subissons les voisinages mystérieux. Je m'éveille plein de gaieté, avec des envies de chanter dans la gorge. - Pourquoi ? - Je descends le long de l'eau ; et soudain, après une courte promenade, je rentre désolé, comme si quelque malheur m'attendait chez moi. - Pourquoi ?

Dans ce texte, le point de vue interne est utilisé. Le narrateur insiste sur les émotions du personnage et notamment son mal-être mais sans chercher à les expliquer.

Guy de Maupassant, Le Horla, 1887.

  • « Pourquoi m'épouser alors ? » a-t-elle dit. Je lui ai expliqué que cela n'avait aucune importance et que si elle le désirait, nous pouvions nous marier. D'ailleurs, c'était elle qui le demandait et moi je me contentais de dire oui. Elle a observé alors que le mariage était une chose grave. J'ai répondu : « Non ». Elle s'est tue un moment et elle m'a regardé en silence. Puis elle a parlé. Elle voulait simplement savoir si j'aurais accepté la même proposition venant d'une autre femme, à qui je serais attaché de la même façon. J'ai dit : « Naturellement. » Elle s'est demandé alors si elle m'aimait et moi, je ne pouvais rien savoir sur ce point.

Dans ce texte, le point de vue interne est utilisé. Le narrateur expose les impressions du personnage et de sa manière de percevoir sa conversation avec « Elle ». 

Albert Camus, L'Étranger, Gallimard, 1942.

3. Racontez la scène suivante selon les trois focalisations possibles.

Une femme se promène dans la rue. Elle croise quelqu'un et lui sourit.

Il fallait employer les marques formelles propre à chaque focalisation : uniquement des détails extérieurs pour la focalisation externe, de nombreuses précisions concernant les personnages et les événements futurs ou passés pour la focalisation zéro, des verbes de perception ou de pensée en focalisation interne.  

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