Correction de la séance 5 : pouvoir et politique dans les Fables

1. Quelle vision du souverain et de sa cour proposent les fables intitulées « La Cour du Lion » et « Les Obsèques de la Lionne » ?

Ces deux fables offrent une image négative à la fois du roi et de ses courtisans. 
Dépeint sous les traits du Lion, le monarque choque surtout par sa brutalité. Dans « La Cour du Lion », l'odeur de cadavres qui émane de « son Louvre » témoigne tout de suite de sa férocité. Celle-ci se confirme par deux fois au cours de la fable. Elle cause d'abord la mort de l'Ours qui a eu le malheur de ne pouvoir réprimer un geste de dégoût : « Le Monarque irrité / L'envoya chez Pluton faire le dégoûté » (v. 18-19). Elle s'abat ensuite sur le Singe qui a eu le tort de faire un éloge trop appuyé de la force du roi, en exaltant sa violence, au lieu de faire prudemment semblant de ne pas la voir : « Sa sotte flatterie / Eut un mauvais succès, et fut encore punie » (v. 24-25). La référence à Caligula (v. 26-27) achève le portrait de « ce Monseigneur du Lion-là » en despote sanguinaire. Dans « Les Obsèques de la Lionne », le fabuliste généralise et fait de la « terrible » colère des rois une vérité proverbiale en se référant aux écrits du roi Salomon lui-même (v. 30-31). Mais la redoutable violence de la personne royale se retrouve également chez ses proches, à commencer par son épouse : au sujet du Cerf, on apprend en effet que « la Reine avait jadis / Étranglé sa femme et son fils » (v. 26-27).
Pour dénoncer une attitude aussi honteusement servile, La Fontaine va jusqu'à faire une parenthèse dans la fable : « Je définis la cour un pays où les gens / Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents, / Sont ce qu'il plaît au Prince, ou s'ils ne peuvent l'être, / Tâchent au moins de le paraître » (v. 17 à 20). Or il y a pire encore que cette lâcheté : la rivalité entre courtisans pousse à la calomnie ; témoin ce flatteur qui rapporte au roi que le Cerf n'a pas pleuré, ou fait mine de pleurer, durant les obsèques de la reine, et même « soutint qu'il l'avait vu rire » (v. 29). Un autre exemple de la malveillance générée par le système hautement concurrentiel de la cour se retrouve dans la fable intitulée « Le Lion, le Loup et le Renard » (VIII, 3), dont la moralité invite au respect d'autrui : « Messires les courtisans, cessez de vous détruire : / Faites si vous pouvez votre cour sans vous nuire ». À la lecture des fables qui suivent, cet appel semble hélas devoir demeurer longtemps lettre morte « On entendit à son exemple / Rugir en leurs patois Messieurs les courtisans » (v. 15-16).

2. Quel jugement sur le pouvoir monarchique comportent les fables intitulées « La Tête et la Queue du Serpent » et « Le Bassa et le Marchand » ?

Ces deux fables sont porteuses d'un jugement positif sur le système monarchique ; la démocratie et l'émiettement du pouvoir y sont présentés comme des tentations dangereuses. 
La première de ces fables entend montrer qu'il est suicidaire d'accorder une quelconque forme d'autonomie aux membres subalternes du corps social. Les prétentions de la Queue du Serpent à diriger la marche à la place de la Tête, « sa Soeur » (v. 17), témoignent d'un manque de lucidité sur ses propres capacités ; dépourvue d'yeux, elle est en effet vouée à conduire l'animal tout entier à sa perte : « Droit aux ondes du Styx elle mena sa soeur » (v. 36).
Autrement dit, la nature a fait les uns pour commander, les autres pour obéir ; vouloir contrevenir à cet ordre, c'est compromettre le bien de tous. La portée politique de cette petite histoire est d'ailleurs explicitée dans le vers final, qui condense la moralité : « Malheureux les États tombés dans cette erreur » (v. 37).
La seconde fable fait l'apologie d'un État fort au moyen de deux récits enchâssés l'un dans l'autre. Au premier niveau, il est question d'un Marchand tenté de se soustraire aux charges que fait peser sur ses finances la protection d'un Bassa (ou pacha), en choisissant pour protecteurs « Trois autres Turcs d'un rang moindre en puissance » (v. 7), qui « voulaient moins de reconnaissance / Qu'à ce Marchand il n'en coûtait pour un » (v. 9-10). Pour dissuader le Marchand de faire ce choix, le Bassa a lui-même recours à un apologue : il lui raconte l'histoire d'un berger imprévoyant qui troque un gros chien vorace contre « trois chiens de taille / À lui dépenser moins, mais à fuir la bataille » (v. 50). Il prouve ainsi à son protégé qu'il aurait tort de vouloir faire des économies qui risquent de mettre sa sécurité en péril. Et le fabuliste de donner un tour politique à cette leçon dans la moralité : « Ceci montre aux provinces / Que, tout compté mieux vaut en bonne foi / S'abandonner à quelque puissant roi, / Que s'appuyer de plusieurs petits princes » (v. 54 à 57).


Synthèse : L'attitude de La Fontaine vis-à-vis du pouvoir royal s'avère ambiguë. Si les fables mettant en scène un roi Lion sont l'occasion de dénoncer, sous le voile de l'apologue animalier, l'exercice tyrannique de la force et l'asservissement des courtisans, d'autres fables font au contraire l'apologie d'un État fort, capable d'assurer le bon gouvernement et la sécurité de tous : du fait de son efficacité, la monarchie absolue est jugée préférable aussi bien à un régime démocratique qu'au système féodal préexistant.

Pour en savoir plus, vous pouvez lire deux autres fables politiques extraites du livre III et qui permettent de mieux comprendre la pensée politique du fabuliste. Il s'agit de "Les Membres et l'Estomac" (deuxième fable du livre III) et "Les grenouilles qui demandent un roi" (quatrième fable).

© Hatier, Paris 2019 2


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